Qui est-ce?

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Mes talons envoyaient leurs échos devant moi dans le tunnel vers le hall des arrivées. J’étais la dernière à sortir de l’avion, mais ce n’était pas grave ; depuis toutes mes années de voyage entre Paris et Stockholm, ma valise n’est jamais sortie en premier sur le tapis roulant. On aurait dit qu’il y avait quelqu’un caché dans les coulisses derrière les tapis, qui vérifiait que ma valise ne sortait pas avant les autres. J’ai aussi remarqué que la première valise qui sort est toujours la dernière à être récupérée. Peut-être n’est-ce même pas une vraie valise. Peut-être est-ce un lièvre, pour que les autres valises la suivent en se disant “allez viens, c’est par là”.

En plein milieu du hall des arrivées j’ai vu un garçon assis sur une petite valise noire. Il avait l’air inquiet, et quelque chose chez lui m’a fait changer de direction. Quand je me rapprochai de lui, je remarquai la valise sur laquelle il s’était installé ; noire et élégante, discrète. Une valise d’adulte.

Hej”, dis-je d’un ton hésitant, en cherchant son regard. Il leva de grands yeux clairs marrons, façon Bambi, entourés de longs cils noirs, vers moi. Ils étaient étonnamment grands dans un visage aussi étroit que le sien, et les cils battaient dans l’air tel des papillons quand il regardait autour de lui. Après avoir vérifié que c’était vraiment à lui que j’avais adressé la parole, il répondit:

”Bonjour…” Aha, un garçon français.

”Tu as l’air perdu”, constatai-je en posant ma valise par terre. ”Quelqu’un va venir te chercher?”

”Oui.”

”Qui?”

”Je sais pas.”

Quelle réponse bizarre. J’attendis un peu, mais il ne dit rien. Alors, avec l’humour scintillant dans la périphérie, je lui demandai aussi doucement que possible, comme si je parlais à un malade:

”Quelqu’un que tu connais au moins, j’espère?”

C’est toujours intéressant de prendre ce genre de ton avec les enfants, car même s’ils ne comprennent pas tous l’humour caché derrière, la plupart d’entre eux s’ouvre devant une attitude calme et souriante.

Il me regarda. D’abord rien, puis l’ombre d’un sourire commença à faire surface au coin de sa bouche.

”Ben oui, quand même !” dit-il.

”Eh ben moi aussi”, dis-je. ”Est-ce que je peux attendre ici avec toi? C’est long d’attendre toute seule.”

Il opina, le regard par terre.

”Ma mère va venir me chercher dans une heure”, dis-je en m’installant sur ma valise à un mètre de lui.

On ne disait rien. Puis, histoire de le faire parler, je brisai le silence:

“Quelle est ta couleur préférée?”

Il hésita.

“Le rouge.”

“Ah. Pourtant ta valise est vraiment très… noire.”

”Oui mais elle est à papa. La mienne est cassée.”

On papota de tout et rien pendant un bon moment, puis je vis du coin de l’œil un homme sortir d’un ascenseur plus loin. Il s’avança de quelques pas, regarda autour de lui, puis son regard s’arrêta sur nous et il se mit alors à jogger dans notre direction. Il avait les cheveux poivre-sel, et il portait des lunettes discrètes qui allaient très bien avec son expression d’inquiétude. Le col de sa veste noire très classe était remonté, et son foulard rouge-vert pâle autour du cou bougeait légèrement derrière lui quand il courait.

Quand il arriva le garçon se leva.

“Je t’ai cherché partout !” dit son père en le prenant dans ses bras et l’embrassant sur les cheveux, comme s’il ne l’avait pas vu depuis des années.

“Ça va ? Je suis désolé d’être tellement en retard comme ça mon amour. Tu vas bien ?”

“Mais oui, papa ça va, arrête !” dit le garçon en rigolant.

“C’est qui ton amie ?” dit son père alors et se tourna vers moi.

Je répondis avant le garçon, qui ne connaissait toujours pas mon nom:

“Moi aussi j’attends qu’on vienne me chercher.”

Je fis un pas vers eux et lui tendis ma main. L’homme la prit dans la sienne et verrouilla mon regard dans le sien.

D’énormes yeux lourds, d’une couleur bleue pâle extraordinaire, me contemplaient sous de fins sourcils noirs. Les lunettes reposaient sur un nez de taille considérable, et sous la petite barbe, vieille de peut-être deux jours, j’aperçus le même visage étroit que celui du garçon. Ses lèvres esquissèrent un sourire poli qui dévoila des rides creusées par le rire autour de ses yeux. Sa mère devait être d’une beauté exceptionnelle. Son regard était si intense, si éveillé, que j’eus l’impression que rien qu’en le regardant dans les yeux je lui dévoilais mes secrets les plus intimes.

”Bonjour ! C’est vraiment sympa de votre part de rester avec lui” dit-il et lâcha ma main, dont j’avais l’impression avait rétrécit. Je repoussai l’envie de le vérifier, et me concentrai de nouveau:

“Tout le plaisir était pour moi, Monsieur. Il a réussi à faire disparaître,” – je jetai un coup d’œil sur ma montre –”trente minutes de mon heure d’attente.”

Je me tournai vers le garçon:

“C’était vraiment sympa de me laisser attendre avec toi.”

Je m’inclinai, baissai légèrement la tête avec le même humour retenu qu’avant, le regardai sous la frange avec les sourcils levés:

Tack.”

A ma grande surprise le garçon copia le mouvement au détail près, comme un miroir. Son père, qui n’était apparemment pas du genre à laisser échapper les détails, jeta sa tête en arrière et éclata de rire. Un rire fatigué mais sincère. Son nez se leva de son profil tel la nageoire dorsale d’un dauphin quand il se pencha en arrière, frappa ses mains et siffla quand il eut le souffle court.

“Il est comme son papa ce môme je te jure”, rigola-t-il. “Tu vas bosser avec moi quand tu seras grand chéri?”

Avec des gestes et des grimaces le garçon mima sa réponse avec une attitude de comique si drôle qu’il me fit éclater de rire déjà avant qu’il eut terminé.

 

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